Dimanche 31 mars 2019 - Mon ermitage

lu 58 fois • écrit publicAjouter aux marque-pages

Prenez un toit de vieilles tuiles un peu avant midi.

Placez à côté un tilleul déjà grand remué par le vent.

Mettez au-dessus d’eux un ciel de bleu, lavé par des nuages blancs.

Laissez-les faire, regardez-les.

J'ai toujours pensé quil y avait, quelque part sur cette terre, en endroit fait pour vous, qui vous choisirait plus que vous ne l'éliriez. Pas forcément au bout du monde, ni dans un coin paradisiaque, mais un lieu qui vous adopterait, qui tomberait d'accord sur le fait que vous êtes fait pour lui et qu'il est fait pour vous. C'est une évidence que pour moi, c'est ici.

J'aime cette maison, j'adore y vivre, et je suis ravie que mon mari s'y plaise aussi. Quand nous avons décidé de vivre ensemble, je ne pensais pas que cet endroit pourrait lui convenir. Clément est un homme fier, et le simple fait que cette maison m'appartienne et qu'elle faisait partie de ma vie avant lui aurait pu le dissuader de s'y installer. C'aurait été un véritable crève-coeur de m'en séparer, mais je l'aurais fait sans hésiter si Clément me l'avait demandé, ou si j'avais senti qu'il n'y était pas à son aise.


J'ai eu un authentique coup de foudre la première fois que j'ai vu cette bâtisse.

Mon mariage avec Pierre battait de l'aile, pour plusieurs raisons. Nous avions décidé d'un commun accord de faire une pause. Enfin non, j'ai décidé que nous devions faire une pause et Pierre n'a pas voulu me contrarier, il a sans doute compris que je ne l'aurais pas supporté. Je n'en pouvais plus de vivre à Southfork, c'est ainsi que je surnommais le domaine viticole. J'en avais assez d'avoir Anne-Lise, ma belle-mère, constamment sur le dos, l'entendre me reprocher d'être une roturière, incapable de lui donner des petits-enfants, assez de vivre dans une famille continuellement en représentation, dans une maison où rien ne me correspondait, où il ne fallait jamais être triste, jamais être gai, mais être toujours lisse et impeccable.

Par dessus tout, je ne pouvais plus encaisser le fait de voir Pierre s'enfoncer un peu plus chaque jour dans la dépression, incapable de tenir tête à sa mère, frustré qu'on ne lui fasse pas confiance, qu'on remette sans cesse en question ses choix.

J'ai lu quelque part que les pauvres font des enfants, les riches font des héritiers. Et bien c'était tout à fait ça. Pierre était l'héritier, et il fallait qu'il se comporte en tant que tel. On ne tolérait chez lui aucune faille, aucune faiblesse. C'était un homme fort, élevé pour être fort et prendre la relève. Mais Pierre n'est pas du tout comme ça, enfin pas que ça, il avait besoin d'autres choses pour s'épanouir, ses tentatives infructueuses de fuite en avant n'ont fait que le fragiliser un peu plus, et les paradis artificiels dans lesquels il s'est plongé ont fini par détruire notre couple. L'alcool, les psychotropes, les femmes, je crois qu'il a tout essayé, sauf ce qui aurait pu le sauver : couper le cordon qui le reliait à sa famille. Quel gâchis, c'est un homme tellement brillant!


Après quelques semaines de séparation, il est venu me supplier de le reprendre, me disant qu'il serait prêt à n'importe quoi pour me récupérer. Il m'a emmenée à une soixantaine de km du domaine, visiter de qui serait désormais notre logis si je voulais bien lui donner une chance.

Antoine, le mari de Pat, alors gestionnaire de biens immobiliers, avait une propriété à vendre. Elle était dans son catalogue depuis pas mal de temps, mais c'était un bien en indivision et chaque fois qu'il la proposait à la vente, un des propriétaires mettait son veto. Lassé par la situation, Antoine les a menacé de se retirer et de faire jouer toutes ses relations afin qu'aucun autre agent immobilier de la région ne s'occupe de ce bien, argumentant également que la maison se délabrait, que le terrain n'était plus qu'une friche, et qu'un investissement conséquent était à prévoir pour rendre l'ensemble présentable et vendable. Un accord a donc été rapidement trouvé, les propriétaires se sont entendus sur un prix de vente en l'état.

Nous sommes arrivés dans une petite impasse bordée d'acacias et de tilleuls, nous avons poussé la vieille grille colonisée par le lierre et la rouille, et nous nous sommes engagés dans l'allée, seul endroit du jardin que ronces et orties n'avaient pas réussi à conquérir. Nous sommes tombés sous le charme de cette grande barraque que les volets clos et la porte éventrée rendaient presque mystérieuse. La façade était jolie, la toiture saine, et lorsqu'Antoine nous a invité à entrer, nous avons découvert ces grandes pièces lumineuses qui nous ont totalement conquis. Il y avait beaucoup de travaux à prévoir, c'était un chantier colossal, mais cela ne nous a pas effrayé. L'arrière de la maison donnait sur un immense jardin, précédant un verger, tous deux dans le même état, si ce n'était pire, que la cour par laquelle nous étions entrés. Les arbres fruitiers étaient prisonniers d'un enchevêtrement de lianes, et il fallait beaucoup d'imagination et de volonté, ou beaucoup d'inconscience, pour faire jaillir de cet endroit un lieu habitable. Mais Pierre est un homme de défis, qui a besoin sans cesse de nouveaux stimuli, et la perspective de fusionner amour du risque et amour pour moi l'a décidé à faire une proposition et nous nous sommes portés acquéreurs. En fait, je me suis portée acquéreur, Pierre a tenu à ce que cette maison soit uniquement à moi, qu'elle n'entre pas dans le patrimoine commun. De toute façon, moi je n'avais aucun patrimoine, et il était hors de question que je demande quoique ce soit à Pierre en cas de séparation.

Nous nous sommes lancés dans les travaux, nous y passions tous nos week-ends et nos vacances. Au début, Pierre s'investissait à 200%, il allait de mieux en mieux, on avait un projet commun, on s'était retrouvés, on pensait que la crise était derrière nous. Puis il a commencé à se désintéresser, pour ne plus s'intéresser du tout, a de nouveau montré son côté sombre, repris le chemin de l'errance et nous nous sommes séparés avant d'avoir pu emménager ensemble.

Je me suis bien sûr posé la question de savoir si j'allais garder cette maison, bien trop grande, coûteuse et exigeante pour moi toute seule. Mais j'adorais cet endroit, il était devenu un refuge où je pouvais cacher ma tristesse et panser mes plaies, à l'abri des regards. Je me suis laissé le temps de la réflexion, certaine qu'après avoir digéré l'échec de mon mariage, et admis la disparition de Zabou, je pourrais en faire quelque chose, l'ouvrir aux autres, en faire une maison d'hôte pourquoi pas, ça m'a toujours trotté dans la tête.

En attendant que ce projet murisse, la perspective de vivre en ermite dans cet écrin de verdure me séduisait assez. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait, pendant presqu'un an, coupée du monde, ne sortant de ma retraite que pour faire des conneries, et m'empressant d'y retourner pour réfléchir à l'absurdité de mon existence à cette époque.


J'ai rencontré Clément, qui un soir d'automne a décidé de poser ses valises sur les tomettes de l'entrée et qui, comme moi, est tombé amoureux de cet endroit. Je sais que si la vie nous séparait, ça n'aurait plus aucun sens de vivre ici. Mais avec lui tout a un sens et aujourd'hui nous y sommes heureux, c'est la maison du bonheur, un petit paradis qui résonne du rire de nos enfants et des amis qui s'y arrêtent. J'espère qu'elle deviendra une vraie belle maison de famille, qui transmettra à nos enfants tout l'esprit que nous avons voulu lui donner.

6
+1
Ils aiment cet écrit :
  • vivreencore
  • Madu
  • Black Magic Girl
  • rotvi
  • Lolita Véda
  • Elisa01
Partager l'écrit