Dimanche 11 Août 2019 - De la terre à l'étal

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"Voici pour cent francs du thym de la garrigue


Un peu de safran et un kilo de figues


Voulez-vous, pas vrai, un beau plateau de pêches


Ou bien d'abricots ?


Voici l'estragon et la belle échalote


Le joli poisson de la Marie-Charlotte


Voulez-vous, pas vrai, un bouquet de lavande


Ou bien quelques œoeillets ?"


J'ai l'impression de retomber en enfance, je m'amuse comme une gamine qui joue à la marchande. Le contact avec les clients, la cueillette et la transformation des produits, la recherche de recettes originales pour se différencier de la concurrence, tout me plait. Et puis je l'avoues, j'ai le sentiment de faire une bonne action. Je n'ai pas le temps de faire du bénévolat et je le regrette, il y a tant de causes qui me tiennent à coeur. Mais entre le boulot, la maison, mon mari et mes enfants difficile de me dégager quelques heures pour m'y consacrer, j'ai même dû renoncer à la permanence que je tenais au Secours populaire. Alors permettre à Damien d'augmenter ses revenus en lui préparant pots de confiture, cakes et tartes me déculpabilise un peu. Je sais que l'argent gagné servira à acheter de quoi nourrir les animaux qu'il recueille.


Hier je l'ai accompagné au marché nocturne, histoire de sortir un peu de ma cuisine et de voir autre chose. J'adore l'ambiance si particulière qui règne sur ces marchés d'été, le soir venu quand la lumière descend. De l'autre côté de l'étalage on vit les choses autrement. Les vendeurs, qui se connaissent bien, s'invectivent et se racontent leur vie, les badauds curieux goûtent et marchandent. C'est drôle de les voir défiler devant nous, les entendre commenter ce qu'ils voient, saliver devant toutes ces couleurs gourmandes. On capture des bribes de conversations dont on n'a pas entendu le début et dont on ne connaitra jamais la fin, on voit des indécis hésitant sur leur choix, des épicuriens, des bavards qui vous racontent tout ce qu'ils vont faire avec ce qu'ils viennent d'acheter et échangent leurs recettes. C'est un jeu entre chalands et marchands.


Pour se démarquer Damien joue la carte de l'esthétisme et de l'authenticité. Son stand est toujours très beau et agencé avec soin. Le plastique y est banni, il utilise des sacs en papier recyclé pour les clients n'ayant pas de cabas, fruits et légumes sont présentés dans des corbeilles en osier et il a dégoté un vieux diable en bois qu'il garnit et dispose en tête d'étalage.

Aux côtés des produits de son exploitation, il propose toutes sortes de graines dont les vertus sont très à la mode en ce moment. Il les achète en vrac chez un producteur bio et les conditionne ensuite dans des petits sacs en jute qu'il installe sur une jolie étagère, à côté des confitures. Il sort les oeufs des plaques alvéolées servant à les protéger et les placent dans un grand panier rempli de paille. Quant aux produits transformés, ils sont soigneusement alignés dans la vitrine réfrigérée qui reste dans la camionnette.

Tout est propre, organisé, rien ne traine, c'est un plaisir de travailler sur son stand. Damien est un homme et un commerçant discret, il n'apostrophe pas les clients, mais il sait bien défendre sa démarche écologique, invite volontiers ceux qui le désirent à venir constater sur place ses méthodes de production et à lui ramener les pots vides qui seront stérilisés et réutilisés. Les gens accrochent bien. Tous ceux qui s'arrêtent à son stand, même s'ils n'achètent pas, repartent avec un petit bouquet d'herbes aromatiques ou de lavande (de la vraie lavande, pas du lavandin, dont il a bordé tout le potager pour éloigner les pucerons). Ce petit geste est fort apprécié, et en général les gens reviennent, pour acheter cette fois.

J'aime beaucoup la façon dont il appréhende son métier, et sa conception du commerce. Par exemple, il ne prend pas les touristes pour des vaches à lait et pratique des prix raisonnables. Trop selon certains qui l'encouragent à profiter de la haute saison pour augmenter ses marges. Mais pour lui (et pour moi qui suis une ménagère habituée à gérer un budget) vendre un pot de confiture plus de 6 euros relève de l'arnaque et il préfère fidéliser une clientèle et jouer sur la régularité plutôt que d'abuser des vacanciers de passage. C'est sûr qu'il ne roulera jamais sur l'or, mais ce n'est pas ce qu'il recherche, ce qu'il veut c'est être libre et n'avoir de compte à rendre à personne. J'apprends beaucoup à ses côtés.

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