Jeudi 08 Août 2019 - Un papa horizontal

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Mourad, le père d'Eloi, est atteint de fibromyalgie. Je n'avais jamais entendu parler de cette maladie, visiblement très invalidente et aux conséquenses sociales importantes. Il est incapable de travailler et éprouve de grosses difficultés à accomplir les plus simples tâches du quotidien.


Lorsqu'on est passé prendre Eloi la semaine dernière, Mourad était seul avec son fils. D'un commun accord avec elle-même, Mélanie a décidé de faire un break et est allée rejoindre sa mère au camping en emmenant Alix et Lorine, les jumelles, abandonnant son mari à son triste sort de célibataire forcé. Le couple bat de l'aile, Mélanie m'en avait parlé, donnant tous les torts à son époux, mais je ne suis bien gardée prendre parti . Comme le disait toujours ma grand-mère "dans un ménage, il faut y être. Une fois que la porte est fermée, on ne sait pas ce qui se passe derrière".


Mourad n'allait pas bien du tout et j'ai même cru qu'il allait se mettre à pleurer quand Eloi a chargé sa valise dans notre coffre. Il n'arrêtait pas de parler, ce qui est très inhabituel chez lui, comme s'il cherchait à nous retenir et à retarder le moment du départ. Il nous a demandé ce que nous avions prévu et on lui a expliqué que nous allions beaucoup aider Damien, et là, contre toute attente, il a proposé de venir donner un coup de main. Supplié serait le terme exact. Il nous a avoué qu'il ne supporterait pas de rester tout seul pendant un mois et qu'il avait peur de faire une connerie. On ne pouvait pas le laisser comme ça, s'il lui était arrivé quelque chose on ne se le serait jamais pardonné. Et même sans penser au pire, on n'ignore pas la détresse d'un homme. On lui a donc laissé le temps de jeter quelques vêtements dans un sac, de ressortir sa vieille toile de tente du garage, et on l'a embarqué avec nous.


A la pause déjeuner, pendant que les enfants profitaient des animations proposées par la société d'autoroute, Mourad a commencé à nous raconter sa vie. En échec scolaire, il a quitté l'école très tôt et a pas mal déconné. Il avait 16 ans quand il a rencontré Mélanie qui en avais à peine 14. Elle est rapidement tombée enceinte, a interrompu sa grossesse pour des raisons qui paraissent évidentes, et dès qu'elle a terminé ses études et qu'elle a commencé à travailler ils se sont installés ensemble. Il a enchainé les boulots précaires, mal payés, dont ils semblaient se satisfaire. A la naissance d'Eloi, il a eu un déclic. La paternité lui donnait des responsabilités et il s'est dit qu'il était temps qu'il se bouge pour faire vivre sa famille. Il a d'abord bossé pour un brocanteur. Il était chargé de débarrasser les maisons après un décès, mais il s'est embrouillé avec son patron et il s'est fait virer. La chance lui a souri et il a décroché un CDI pour travailler sur les chantiers d'installation d'éoliennes. Un an à peine après son embauche, ses absences répétées et pas toujours justifiées ont fini par lasser son employeur qui l'a licencié. En fait Mourad nous a expliqué que cette période coïncidait avec l'apparition des premières douleurs. Vu la réputation de glandeur qu'il trainait, tout le monde a cru qu'il tirait au flanc et personne n'a voulu prendre son mal au sérieux. Après de longs mois à enchainer les examens, le diagnostic est enfin tombé. Cette pathologie est complexe et difficile à traiter, si bien que pour l'aider à surmonter la douleur, les médecins l'ont gavé d'antidépresseurs. Si ce genre de remède soignait quelque chose, ça se saurait, ma soeur en a fait la triste et létale expérience. J'apparente plus ça à une drogue qu'autre chose : tu as toujours aussi mal, mais tu t'en fous puisque sous l'effet des neurostimulants ton cerveau brouille les informations que ton corps envoie et tu planes. Bref, c'est de la merde!


Plus il avançait dans son récit, plus son regard se perdait au loin. Tout à coup il a fondu en larmes, en sanglotant qu'il était un raté, qu'il avait déjà perdu l'estime de sa femme et qu'il ne voulait pas en plus perdre celle de ses enfants. Il s'est ressaisi, mais nous l'avons senti au bout du rouleau.


Depuis une semaine que nous sommes chez Damien, il participe à son rythme aux activités, pas une seule journée il n'est resté à ne rien faire. Aujourd'hui il est venu s'excuser de s'être laissé aller et il nous a expliqué qu'il ne supportait plus de ne rien partager avec ses gamins, qui ne le voyaient qu'allongé en permanence sur son canapé, à moitié dans les vap. "Je suis devenu un papa horizontal, mes gosses ne me voient plus jamais debout sur mes deux jambes".

C'est un constat lucide et amer, signe que son cerveau fonctionne encore malgré toutes les saloperies qui lui grillent les neurones. Si Mourad en a la volonté et la force mentale, possible qu'il inverse la tendance, qu'il surmonte la maladie et essaie de la combattre au lieu de la subir. C'est bien parti, puisqu'à son retour il est bien décidé à prendre rdv chez un spécialiste pour essayer des traitements alternatifs et se passer des petites pilules qui le font sombrer dans la léthargie chronique.

Ce n'est pas très sympa ce que je pense là, mais je ne supporte pas qu'on se résigne aussi vite, sans se battre. En tout cas, il y a en un qui est aux anges d'avoir son papa pour lui tout seul. Je suis certaine que l'amour de ce gamin va beaucoup aider Mourad à se redresser.

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