Mercredi 27 Mars 2019 - La revanche du moche

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Il y a une tradition dans la boîte qui emploie Clément. Chaque premier samedi du printemps, pour célébrer la date anniversaire de la création de la société, la direction organise des festivités et, pour le remercier de son implication et de sa participation à la bonne santé de l'entreprise, invite l'ensemble du personnel et sa famille.

Un buffet est proposé le midi, suivi d'animations pour les enfants, des châteaux gonflables, des clowns, du karting pour les plus grands, et le soir tout le monde est convié au diner spectacle, dans un lieu privatisé pour l'occasion. Fondateurs et dirigeants passent la journée avec leurs employés, dans une ambiance décontractée et chaleureuse. Pendant quelques heures les barrières sociales tombent, il n'y a plus ni patrons, ni ouvriers, mais des collaborateurs, un équipage embarqué sur le même navire.


Jusqu'à présent, Clément avait toujours refusé d'y participer. Avant qu'on se rencontre, il disait que c'était réservé aux familles et qu'il n'y avait pas sa place, et une fois en couple, il a prétexté vouloir préserver sa vie privée. Je n'ai jamais cherché ni à le dissuader, ni à l'encourager, c'est lui qui décide ce qu'il a envie de faire. Même si je ne suis pas très friande de ce genre de manifestation, je l'aurais accompagné volontiers s'il en avait émis le souhait.


C'est vrai que me retrouver au milieu d'un tas de personnes que je ne connais pas me terrifie, je me sens comme une mouche prisonnière d'une toile d'araignée, comme un papillon pris dans la lumière des phares, ou comme un rafiau chahuté en pleine tempête. Je m'agite dans tous les sens, cherchant un point d'ancrage auquel je pourrais m'agripper en attendant le retour au calme. La foule est encore une des phobies que je n'ai toujours pas réussi à dépasser, c'est une véritable souffrance. Mais avec Clément à mes côtés, je me sens moins en panique, un peu plus sereine.


Contre toute attente, il a tenu à s'y rendre cette année. J'avoues que ça m'a beaucoup étonnée, parce qu'en général Clément n'est pas du genre à se raviser. Il tient un cap, il a une ligne de conduite qu'il suit scrupuleusement. D'ailleurs je le taquine parfois, en l'accusant d'être un tantinet psycho rigide. J'ai pensé qu'il avait peut-être subi des pressions, bien que ce ne soit pas trop le genre de sa hiérarchie, ou des reproches qui l'auraient poussé à y aller à contre coeur. Mais non, il m'a simplement dit qu'il en avait vraiment envie. Soit, après tout il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.


C'était moins terrible que je ne le pensais, même si j'ai toujours autant de mal à communiquer avec des inconnus. J'ai bien élargi ma zone de confort, mais cette dernière na pas encore atteint la taille XXL. Mais bon, c'est tout, c'est comme ça. J'observais Clément du coin de l'oeil, pour m'assurer que tout allait bien parce que je n'étais pas totalement convaincue par sa subite sociabilité. Honnêtement, il avait l'air tout à fait dans son élément, et ça m'a mis le doute. Je le connais bien mon petit mari, je sens bien quand il trame quelque chose.


Nous sommes partis après le repas. La puce avait passé l'après-midi à faire la fofolle dans les structures gonflables, et à s'extasier devant le spectacle de bulles de savon géantes, elle était fatiguée et commençait à chougner, donc on est rentré.
Dans la voiture Clément n'arrêtait pas de me jeter des petits regards en coin, et tout à coup il a éclaté de rire en me disant "bon alors, tu me la poses la question qui te brûle les lèvres". Je lui ai donc demandé de me donner la vraie raison pour laquelle il avait voulu se rendre à cette journée. Il m'a répondu "comme ça, ils ont vu. Ils t'ont vu, ils ont vu la puce, j'ai montré des photos de notre maison, de Robin, maintenant ils savent".

Clément n'est pas très apprécié par la plupart de ses collègues. Il fait son boulot sans s'occuper des autres, il ne ragote pas, il ne raconte pas sa vie, il n'est pas syndiqué dans une profession qui l'est majoritairement, et ce n'est pas très bien vu. Je sais que ses confrères ne sont pas toujours très tendres avec lui, mais je ne pensais pas qu'il y prétait attention.

OK, ils ont vu, mais ils ont vu quoi? qu'il avait une femme, des enfants, un toit au-dessus de sa tête, une vie quoi, comme beaucoup d'entre eux. Je n'ai pas trop compris ce qu'il avait cherché à prouver.


Une fois rentrés, après avoir couché la puce, nous en avons reparlé. Je lui ai demandé depuis quand l'opinion de quelques crétins était importante, depuis quand on se sentait obligé de se justifier auprès de gens pour lesquels on n'avait aucune estime, et qui n'en avait pas pour nous non plus. On s'en fout de ce que les autres pensent, on est heureux, discret sur notre vie et notre bonheur, et si ça en emmerde certains, et bien tant pis pour eux.


Il m'a répondu que c'était la revanche du moche, et qu'il avait pris son pied en voyant leur gueule.

Depuis 12 ans qu'il bosse dans cette boîte, on le prend pour un ostrogoth, un lèche bottes parce qu'il ne critique jamais sa hiérarchie et qu'il fait ce qu'on lui demande sans broncher (enfin, sans trop broncher, parce qu'il ne se gêne pas pour dire que quelque chose ne lui plait pas, et qu'il a déjà eu quelques prises de bec avec son exploitant), on le surnomme le polack, ou Cyprien, en référence au personnage d'un film. Il m'a raconté que beaucoup se foutait de sa gueule, ironisait sur sa vie intime, et que, même si au fond il s'en moquait, ça le gonflait. Donc, il a levé un pan du voile, a montré à ses détracteurs que, je le cite, "il avait une femme et des enfants magnifiques, une très belle maison, des amis avec qui il partageait beaucoup de passions, et qu'il espérait que ça clouerait le bec à tous ceux qui le dénigraient, et que ça les ferait bien ch---".

Alors là, il se gourre. Parce que les gens sont mauvais. Quand ils ne connaissent rien de ta vie, ils extrapolent, tirent des conclusions, et quand ils la connaissent, ils critiquent. Il est bien naïf mon petit chéri, mais il a réglé ses comptes, et on dirait que ça lui a fait du bien.

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