Mercredi 06 Février 2019 - roman d'amitié

lu 125 fois • écrit publicAjouter aux marque-pages

La chaleur écrasante de cet après-midi de juillet m'avait conduite à trouver refuge au seul endroit qui offrait un peu de fraîcheur, le vieux lavoir. Assise sur les pierres bleues, les pieds nus trempant dans l'eau claire et pure, le nez plongé dans "le blé en herbe" de Colette, j'ai sursauté au son d'une voix inconnue.

J'ai levé les yeux sur une grande fille brune, aux longues jambes bronzées. Je l'ai entendu répéter sa question "la porte de l'église est fermée à clé, on ne peut pas la visiter?". Je lui ai répondu qu'elle était ouverte seulement du vendredi au dimanche, et que si ça l'intéressait, il y avait un concert chaque samedi soir dans une église différente. Elle s'est assise sur le muret en face de moi. Elle portait une robe dos nu à gros carreaux vert et blanc, très courte et très décolletée, et des tongs marguerite. Elle est restée plus d'une heure à me raconter ses déboires. Elle et sa petite soeur Murielle étaient en vacances dans la maison de campagne de leurs parents et s'ennuyaient ferme dans "ce bled où il n'y avait pas un chat". C'est sûr que ça changeait de l'effervescence parisienne à laquelle elles étaient habituées. Elle m'a demandé s'il y avait des jeunes de son age dans le village, je lui ai indiqué leur point de rassemblement et elle a pris congé.

Je pensais ne jamais la revoir, j'étais une gamine et elle déjà presqu'une femme, mais le lendemain elle est revenue en vélo et m'a demandé si je voulais aller faire une ballade avec elle. On a roulé sans but précis, puis on s'est arrêté au bord de la rivière, à l'ombre des saules, et on s'est baigné. J'avais 15 ans mais encore un corps de bébé, elle m'en a fait la remarque. Pas de poitrine, pas de hanches, alors qu'elle, à presque 18 ans, avait tout d'une vraie femme. Nous nous sommes assises sur la berge et nous avons discuté. C'était la première fois que j'avais une conversation de filles avec quelqu'un. Maquillage, mode "tu n'as pas de tee-shirt "Fruit of the Loom"?", garçons, mais étonnement je n'étais pas du tout gênée, au contraire je découvrais un autre univers. Patricia parlait franc, parfois cru, et ça me plaisait. Elle m'a demandé si on pouvait être amies. Je connaissais les demandes en mariage, mais pas les demandes en amitié, et j'ai été flattée qu'une fille comme elle s'intéresse à une gamine comme moi, moi qui pensait ne rien avoir à apporter à personne. Nous ne nous sommes plus quittées de tout l'été.

A la rentrée j'ai regagné mon lycée prison, et elle les bancs de la fac, mais on s'est écrit toutes les semaines. On continuait de se raconter nos vies, elle me parlait de ses histoires de coeur, et nous nous sommes revues aux grandes vacances suivantes. Elle n'avait pas du tout changé, moi si. Mon corps s'était métamorphosé, j'avais des seins, des fesses, des hanches, et je voyais bien que le regard que les autres posaient sur moi avait lui aussi changé. A ma réaction lorsqu'elle m'a complimenté sur mon physique, elle a tout de suite compris qu'il y avait un problème. Ce corps, je n'en voulais pas, je voulais rester cette jeune fille androgyne que les garçons appréciaient pour ses idées et son engagement, mais pas un être sexué qui attire les convoitises. Ce corps, je le dissimulais sous des vêtements trop grands, des jeans informes pour cacher mes formes, je ne ressemblais à rien. Pour moi la beauté était source d'ennuis et je ne cherchais pas du tout à me mettre en valeur, plutôt à me faire oublier. Patricia m'a aidé à assumer cette nouvelle féminité, sans elle je n'y serai jamais arrivé. Elle m'a prise sous son aile, comme une grande soeur, presqu'une maman. Elle m'a appris à m'habiller, me coiffer, me maquiller, tout en respectant ma personnalité. Avec des mots justes, elle a su me persuader que pour être aimée, il fallait savoir se rendre aimable, et que l'apparence physique, même si elle ne fait pas tout, était un peu comme une carte de visite qui devait donner aux autres l'envie d'en connaitre davantage.

On s'est perdu de vue, mais pas de coeur, lorsque je suis entrée à la fac. Elle avait arrêté ses études pour suivre un bel hidalgo qui l'a emmenée vivre en Espagne, en lui promettant la lune. Quatre ans, deux enfants et une nouvelle poitrine plus tard elle est revenue en France, blonde, sans un rond et le coeur en morceaux. Je venais d'obtenir mon diplôme universitaire, mais je ne savais pas trop ce que je voulais faire, travailler ou continuer mes études. Elle m'a proposé de la suivre à Martigues, rejoindre sa soeur Murielle qui avait un petit atelier de peinture sur soie et de création de bijoux. On a passé un an là-bas, j'ai enchainé les missions interim, elle les boulots d'hôtesse, puis l'affaire de Murielle a périclité, elle est remontée sur Paris, Patricia et moi sommes revenues dans la région. Les galères et les conquêtes se sont succédées jusqu'à ce qu'elle rencontre Antoine. Il a été son mentor, l'a incité à terminer ses études et à reprendre l'entreprise de son père. Avec son aide et son soutien, elle a transformé une affaire sur le déclin en société florissante, et moi, admirative, je suis devenue le témoin de ce nouveau bonheur. J'ai décroché un poste de dispatcher dans un grand groupe sucrier, j'ai rencontré Pierre, et notre existence a changé. Notre existence, mais pas notre amitié.


La vie nous a souvent séparées, éloignées, mais nous nous sommes toujours retrouvées comme si on s'était quitté la veille. Aujourd'hui notre amitié est en danger, la pire des distances s'est installée entre nous, celle de l'incompréhension. Un fossé s'est creusé, j'ai l'impression qu'elle a oublié ce que nous avons vécu toutes les deux, d'où on venait, et que l'argent qui pour elle coule maintenant à flot l'a complètement déconnectée de la réalité. Elle est devenue arrogante, méprisante, intraitable, je ne la reconnais plus. La vraie Patricia me manque, terriblement.

7
+1
Ils aiment cet écrit :
  • Lolita Véda
  • Jessy1
  • october
  • rotvi
  • Umber
  • Philophobia
  • vivreencore
Partager l'écrit
Mariek
Mariek :

C’est beau,... c’est dur...
Merci pour tes partages.
Te lire me fait souvent du bien.

Lolita Véda
Lolita Véda :

Malheureusement, l’argent métamorphose tout et abîme beaucoup de choses et les personnes. Ils ont tendance à oublier d’ou Ils viennent.

vivreencore
vivreencore :

J’ai été magnétisé par ce très beau récit. J’allais presque écrire cette belle histoire d’amour.

Ancien diariste :

Je suis restée scotchée à ton texte. C'est tellement bien écrit et raconté. Merci.

october
october :

J'ai vécu un peu la même expérience avec une amie , et je crois que la vie change, détruit, ou, améliore certaines personnes...
Mon amie est restée très chère dans mon souvenir, et pour ne pas détruire cette belle amitié, j'ai préféré ignorer ces retrouvailles.
Je ne la vois plus, je ne veux plus d'elle dans ma vie,  mais elle reste dans ma mémoire comme une belle rencontre.
Bisous mmg.

mmg
mmg :

@Lolita Véda : oui hélas, il fait souvent tourner les têtes et perdre le sens des réalités, et de l'essentiel

mmg
mmg :

@vivreencore : qu'est ce qui différencie l'amitié de l'amour? Peu de chose en fait. Alors oui, il s'agit bien d'une histoire d'amour

mmg
mmg :

@Mariek : merci, je ne pensais pas que mes scribouillages pouvaient faire du bien à quelqu'un, mais j'en suis ravie

mmg
mmg :

@Black Magic Girl : tes écrits sont toujours sincères, tout comme tes commentaires, donc je prends celui-ci comme un beau compliment. Merci

mmg
mmg :
• modifié 6 min. après

@october : "mais la vie sépare ceux qui s'aiment, tout doucement, sans faire de bruit …".
C'est douloureux, tu le sais. Je me réjouis d'avoir pu vivre de tels moments avec elle. Elle restera la meilleure amie que j'ai jamais eue, et  rien ne pourra effacer tous ce que nous avons partagé. 
Bisous October