Dimanche 20 Janvier 2019

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L'écran blanc de mes idées noires, c'est ainsi que je pourrais nommer ce souvenir.

Lorsque je suis arrivée devant ce grand bâtiment, situé sur une butte battue par les vents j'ai tout de suite senti que rien ne serait plus comme avant. La gorge nouée, la boule ventre, j'ai franchi l'enceinte de ce qui, pendant trois longues années, allait devenir le palais de l'ennui et, accessoirement, ma prison. Papa a sorti mes sacs du coffre de la voiture, maman a saisi la pochette contenant tous les documents administratifs nécessaires à mon admission, et c'est escortée de mes deux parents que je me suis dirigée vers le bureau de l'accueil. "Suivez les flèches vertes, pour les "seconde", c'est le dortoir du premier étage". Demain, c'est la rentrée des classes, mon entrée en seconde. Aujourd'hui, pour moi, c'est le premier jour de mon incarcération, j'entre à l'internat. Mon père a décidé de me mettre en pension, pour me faire les pieds, pour mon bien, parce que je suis une sauvageonne, une constestataire, une révoltée, et que mes idées ne sont pas convenables pour une jeune fille de mon age. Il doit me protéger de toute cette révolte qui gronde en moi, me protéger et soustraire ma soeur et mon frère de la mauvaise influence que je pourrais avoir sur eux. Je l'ai bien compris, ils sont la pomme et moi le ver dans le fruit.


Nous empruntons une petite allée bordée d'une haie épineuse et arrivons devant un bâtiment aussi froid que cette journée de septembre, mais bien moins que mon coeur à cet instant. Au rez de chaussée, le réfectoire et les salles d'études, à l'étage, le dortoir.

Je pousse la porte et je pénètre dans une grande pièce aseptisée où tout est blanc. Les murs sont blancs, le plafond est blanc, le linau au sol, les lumières, les armoires, tout est blanc, à l'exception des couvre lits bleu marine à franges.

Tout est aligné, au cordeau, rien ne dépasse, rien ne dépare. J'ai envie de hurler, de supplier mes parents de ne pas me laisser là, que j'allais mourir s'ils m'enfermaient, mais je ne le fais pas. Parce que je sais qu'ils ne changeront pas d'avis et que, même s'ils le faisaient, le prix à payer serait beaucoup trop cher à mes yeux , alors je me tais, et je m'installe, je prends un lit près d'une fenêtre comme ça, au moins, je pourrais un peu m'évader en regardant dehors. Après le départ de mes parents, je suis restée sur le lit, à attendre les instructions. Je pensais à Marceline et Adrien, mes chers grands-parents récemment disparus, et je me suis dit que les deux seules personnes au monde qui me comprenaient n'étaient plus là, et je me suis sentie très seule. Seule avec mon chagrin, perdue, avec devant moi ce grand mur blanc pour unique horizon.


Les jours ont passé, puis les semaines et les mois. Je me suis pliée aux règles, aux horaires, je me suis adaptée au manque d'intimité, pas trop le choix, mais tout me manquait. Ma soeur, mon frère, les grandes ballades dans les champs que je faisais après les cours, mon arbre dans lequel je me refugiais pour lire, les pierres bleues du vieux lavoir sur lesquelles je m'asseyais pour réfléchir. Mon univers s'était rétréci, ne tenait plus que dans une toute petite boîte : les salles de classe, la cour du lycée et ce fichu dortoir où on avait enfermé mes rêves. Ce dortoir aux fenêtres mal jointées qui ne nous protégeaient ni du froid glacial des nuits de janvier, ni de la chaleur des soirées de mai. L'hiver on grelottait, l'été on suffoquait. Les portes battantes qui séparaient les douches de l'espace nuit grinçaient et laissaient passer l'odeur écoeurante des sanitaires mal entretenus. Il n'y avait jamais assez d'eau chaude, sauf le week-end quand la majeure partie des élèves étaient rentrées dans leur famille. Moi je restais deux semaines, parfois trois, car "tu comprends, c'est loin, 100 km c'est beaucoup, on ne pourra pas venir te chercher tous les vendredis".

Bien sûr je comprends, je comprends très bien même. Je comprends qu'il y a un lycée à 15 km de chez nous, des bus qui vous déposent devant tous les matins et viennent vous récupérer le soir, mais que ce n'est pas pour moi. Je comprends qu'on veut me mâter, me baillonner, me briser en mille morceaux, me faire rentrer dans le moule, m'engager sur le droit chemin que père a déjà tracé pour moi. Exit les envies de voyages, balayé le désir d'indépendance, rayées de la carte mes idéologies. On va faire de moi une femme honnête, silencieuse, dévouée, mais malheureuse. Comme ma mère?

Mais moi je vais avoir 15 ans, je suis libre, peut-être pas encore de mes mouvements mais ça va venir, ce n'est plus qu'une question de temps, mais libre dans ma tête et je veux décider de mon destin. Je n'avais plus qu'une obsession, décrocher mon bac. L'obtenir ce fichu diplôme, et me barrer d'ici. Je me suis alors plongée dans mes cours. Boulimique et insatiable, j'ai dévoré les livres, bouffé les lignes, avalé les programmes. Et le soir, lorsque je me retrouvais dans ce dortoir d'un blanc glacial, devant cette paroi laiteuse, je me mettais de nouveau à rêver. Cette cloison est devenue un espace d'évasion, un attrape-rêves, un écran sur lequel je pouvais les projeter. Une page vierge où j'écrivais les lignes invisibles, aussi invisibles que je l'étais devenue, du futur livre de ma vie, et que je coloriais de mes rêves éveillés, de mes désirs de femme en devenir.


J'ai vécu cette période comme un abandon, une injustice, une trahison. C'est une des plus grandes blessures de mon enfance. Je ne me suis jamais sentie aussi seule et désemparée de toute ma vie.

J'ai toujours entendu dire que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. C'est des conneries tout ça. Il en reste toujours quelque chose, une fêlure, une lézarde. Chez moi cela a tué ma capacité à faire confiance et à me sentir digne d'être aimée. Puisque même mes parents ne pouvaient pas m'accepter comme je suis, c'est bien que j'étais mauvaise et que donc personne ne pourrait jamais m'aimer.

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