Dimanche 11 Novembre 2018

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"Si j'étais Dieu, j'aurai pitié du coeur des hommes"

C'est par cette citation que notre maire a donné le coup d'envoi des cérémonies du souvenir.

Il avait préparé un beau discours, empreint d'empathie, de reconnaissance et de foi en l'avenir. Il a voulu des célébrations sobres, loin de la cohue médiatique qu'un tel évènement peut drainer, sans presse locale, sans publicité, uniquement des personnes qui avaient envie de se rassembler.

Devoir de mémoire, pour ne jamais oublier, avoir toujours en tête les erreurs commises par le passé, pour ne jamais les reproduire. C'est le message qu'il a voulu faire passer. Qui mieux que les enfants, génération future, pour relayer ce message. Ecoliers et collégiens se sont succédés récitant tour à tour paroles de la Marseillaise et extraits de lettres envoyées du front que nous pouvions suivre sur le livret très bien documenté qu'ils ont mis des mois à confectionner :

"Quoi ces cohortes étrangères! Feraient la loi dans nos foyers!
Quoi! ces phalanges mercenaires, Terrasseraient nos fils guerriers"


Champagne, mars 1915.
« Ce qui se passe ici ne s’est jamais produit dans l’histoire, c’est un véritable enfer et on se demande s’il est possible d’en sortir. Tout est employé canons, fusils, mitrailleuses, mines, etc… Les tranchées sont faites de cadavres et certainement que dans la plaine il n’y a pas un mètre carré où il n’y a pas un corps humain. C’est terrible de payer si cher du terrain qui vaut si peu, c’est un désert (…)


"Contre nous de la tyrannie, l'étendard sanglant est levé"


Aux armées le 5 mai 1917
Bien chère petite Cécile
« J'ai reçu ton petit mot hier soir comme je remontais de cet enfer du massif de Moronvilliers où j'ai vécu treize jours de cauchemar. Je suis au repos pour quelques jours et je t'assure que j'en avais besoin car cette fois j'étais fourbu. Quelle vie ici, ce n'est pas une sinécure de faire partie d'une division d'assaut. Cependant on voit de belles choses. Par exemple le départ de mon régiment s'en allant à l'attaque. J'étais auprès du colonel.
J'embrasse ton petit Yvon et toi très affectueusement. Mon bon souvenir à Yves. »
Augustin.


"Français, en guerriers magnanimes, Portez ou retenez vos coups!
Épargnez ces tristes victimes À regret s'armant contre nous"


25/10/1914,
Chers père et mère
« J’espère que malgré les épreuves que vous avez dû traverser vous êtes toujours en bonne santé. Ne vous chagrinez pas pour moi, ne pensez qu’à vos enfants. J’espère avec l’aide de Dieu rentrer bientôt en aussi bonne santé que je vous ai quittés car il ne me manque rien surtout depuis dix jours que la cantine est ouverte où l’on trouve du pain.
Embrassez Mathilde et tous nos enfants pour moi. »
Votre fils dévoué, François


"Nous entrerons dans la carrière Quand nos aînés n'y seront plus

Nous y trouverons leur poussière Et la trace de leurs vertus"


Le 28 décembre 1914.
Ma bien chère Alice,
Nous sommes de nouveau en réserve pour quatre jours, au village des Brebis. […] Quatre jours aux tranchées, quatre jours en réserve. Nos quatre jours de tranchées ont été pénibles à cause du froid et il a gelé dur, mais les Boches nous ont bien laissés tranquilles. Le jour de Noël, ils nous ont fait signe et nous ont fait savoir qu’ils voulaient nous parler. C’est moi qui me suis rendu à trois ou quatre mètres de
Fais part de mes amitiés à tous et à toi, mes plus affectueux baisers.


Puis ce fut au tour de la chorale de chanter a capella "Le soldat" de F. Pagny et "Marie" de J. Hallyday. Touche de modernité sobre et émouvante, clôturant l'hommage rendu à tous ceux, quelque soit leur camp, poilus comme allemands, qui ont sacrifié leur vie pour gagner la paix, ce qui a plus de sens pour moi que gagner la guerre.

"Mort pour la France", "tombé au champ d'honneur", "à ses enfants la patrie reconnaissante". Je me suis toujours demandé si ces marques de respect pouvaient consoler une veuve, atténuer la douleur d'une mère ou réconforter un orphelin. C'est la question que je me posais ce matin devant le monument aux morts autour duquel notre maire nous avait rassemblés. C'est ainsi, je n'y peux rien, mon cerveau n'est jamais au repos, je ne peux pas m'arrêter de penser, et de me poser tout un tas de questions. Celle du jour était celle-ci : Peut-on encore être patriote lorsque la patrie vous a pris ce que vous avez de plus cher?

la Grande Guerre! Le grand massacre, la grande boucherie, la grande infamie. On imagine aisément la vie de tous ces hommes, unis dans la peur, le froid, la solitude et la souffrance. Quelle horreur, quelle laideur, quelle abomination. La liberté a un prix, celui du sang, notre passé en est parsemé d'exemples.

C'est vrai que la région porte encore les stigmates des batailles livrées ici. Les paysages sont torturés, d'inombrables cimetières, aux tombes blanches alignées, relient le présent au passé et sortent les soldats de l'oubli. On se représente parfaitement le tracé de l'ancien front, les combats ont été rudes, les photos en témoignent. Quand on pense à toute cette génération sacrifiée, ça glace le sang. C'est une guerre méconnue, je pensais qu'elle n'intéressait plus personne, c'était il y a si longtemps. Mais en découvrant tous ces objets du quotidien soigneusement conservés, ces lettres précieusement enrubannées, ces photos délicatement protégées, on prend conscience qu'elle est toujours bien présente dans le coeur et la mémoire des gens d'ici.

Philippe notre maire a tenu à ce qu'il reste une trace visible de ces commémorations, un symbole fort, synonyme de souvenir mais aussi d'espoir. Il a donc inauguré l'arboretum, sur le terrain en jachère près de l'étang.

7 noms sont gravés sur le monument aux morts, sept arbres ont été plantés, 2 bébés sont nés cette année au village, deux arbres ont été plantés.

Au pied de chacun une petite plaque indique le nom de l'arbre, et en l'honneur de qui il a été planté. On trouvera donc ainsi le gingko biloba "Gaston B.", le chêne "Fernand P.", le hêtre "Roger L.". Philippe aimerait faire de cet endroit un lieu de promenade, de souvenir mais surtout de vie. Il y installera des bancs au printemps prochain, et propose qu'on s'y réunisse chaque 11 novembre pour y planter une nouvelle essence en l'honneur de chaque nouveau né.

Un enfant, un arbre, quel joli parrainage.

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colombine
colombine :

Le devoir de mémoire.
Ah, si les hommes savaient ne pas oublier ! Je trouve important ce que fait le maire de ta ville.

Ancien diariste :

Je trouve ton écrit magnifique! Se souvenir, ne pas oublier, comment être patriote dans ces douleurs intolérables...ces douleurs indicibles...
Merci d'avoir partagé ce moment de cette Histoire abominable de notre monde, pour que nous ne l'oublions jamais, et que "ces arbres" et ce "lieu de souvenir" et de "vie" fassent en sorte que tous ces soldats dont les écrits sont tellement bouleversants, aussi anonymes soient-ils, ne tombent jamais dans l'oubli. Merci 

mes maux fléchés
mes maux fléchés :

J en profite, tu as oublié de bloquer les commentaires (:
Ton journal me plait beaucoup, il est écrit avec naturel et je trouve que tu sais très bien transcrire ce que tu ressens. Tu dois pas mal observer et écouter, ça se voit dans ta manière de décrire les gens et les situations. Et je trouve que tu as beaucoup d humour et de sensibilité.
Pourquoi ne partages tu pas d avantage, tu ne veux pas de l avis des autres?

mmg
mmg :

@colombine, @rotvi : merci pour vos commentaires et pour vous être arrêtés dans mon petit jardin parfois pas trop secret. Le devoir de mémoire est important. Un monde amnésique ne peut pas avoir d'avenir
 
 
 
 

mmg
mmg :

@mes maux fléchés : merci, c'est très gentil, et j'espère sincère. Vois-tu,  ce qui me dérange un peu dans le fait d'autoriser les commentaires, c'est le fait qu'ils soient beaucoup trop conciliants. Venir écrire ici est  une petite récréation, parfois aussi un défouloir, et c'est vrai, tu as raison, je ne recherche pas l'échange. Tu dois comprendre ça, toi qui ne rédige que des écrits privés (: 

colombine
colombine :

@mmg : Petite fille d'un blessé de cette  dite "grande guerre", et d'un autre côté de ma famille petite fille de "Justes parmi les nations" de la guerre suivante, je suis et reste convaincue que si nous perdons ces mémoires là, l'avenir de notre monde est fichu.

mmg
mmg :

"Juste parmi les nations", est un grand honneur, réservé aux bienfaiteurs de l'humanité. Tu dois être très fière de cet héritage.