? 5 - Un seul être vous manque

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Question du jour (tirée de 5 Ans de Réflexions) :

Qui vous manque ?

Ma réponse :

Mon grand-oncle Clovis. Combien j'aimerais lui parler, maintenant que je suis adulte...

Tonton Clovis - mon grand-oncle, en fait - était le frère de ma grand-mère maternelle. C'était un homme merveilleux, j'ai bien dit "merveilleux", qui a laissé dans mon coeur et mon esprit une marque indélébile. Je ne l'ai connu qu'enfant, hélas.

Lui et ma tante, tous deux bien avancés en âge, habitaient une vieille maison paysanne décrépie, à Blaye, jouxtée d'un jardin en pente où cohabitaient tout à la fois herbes médicinales et légumes variés qu'il entretenait avec soin et acharnement, amandiers, noyers, pêchers... Des animaux aussi, pigeons de races diverses, lapins, poules, coqs, canards, oies, chats, cochons d'Inde... On accédait chez eux en voiture, suivant une interminable allée de pierres blanches, bordée de fleurs sauvages et creusée d'ornières profondes qui faisaient louvoyer le véhicule tel un bateau ivre. Nous surveillions anxieusement les abords, à cause d'un gigantesque berger allemand - tel je le voyais alors - aux yeux glauques et aux crocs menaçants, qui se jetait sur l'aile de la voiture et tentait en vain de déchiqueter le pneu. Mon père gueulait, ma mère faisait de l'huile, mon frère excitait le molosse en cachette, et moi je paniquais et jurais par tous les dieux que je ne descendrais pas à l'arrivée (telle mère, tel fils). Au bout, tout au bout, un grand homme aux cheveux blancs, rayonnant d'amour, au port altier, campé fermement sur ses jambes, les bras ouverts s'agitant avec bienveillance, attendait notre arrivée. D'un geste il apaisait le chien, l'attachait, et à mon grand soulagement nous pouvions descendre, accueillis d'un chaleureux baiser et étreints sur son coeur avec une infinie tendresse. Ses yeux malicieux se plissaient, avec ce petit tic nerveux qui ne le quittait jamais et ajoutait à son charme de vieillard. Il souriait, toujours, qu'il pleuve, qu'il vente, que les nouvelles soient bonnes ou non. Il dégageait un magnétisme fou - c'en était devenu son activité depuis sa retraite. Depuis "leur" retraite, car tous deux avaient été gens de maison chez Rothschild. C'est là qu'ils s'étaient rencontrés, qu'ils s'étaient aimés, qu'ils avaient partagé leur quotidien dans le Bordelais. Lorsqu'ils furent remerciés de leurs bons et loyaux services, ils achetèrent cette maison à la sortie de Blaye, et mon grand-oncle, qui s'intéressait tout particulièrement à l'herboristerie, au pendule et au magnétisme, s'y établit comme radiesthésiste et guérisseur avec ce succès méritoire qui lui attirait une clientèle sans cesse croissante.

J'aurais tant à dire de lui, et cependant je ne le voyais qu'un après-midi par an... Quand il ne put s'assumer seul, bien après la mort de ma tante, il implora ma mère de le laisser habiter chez nous en échange d'un dédommagement. Mais ma mère, fortement imprégnée des écritures bibliques, ayant en tête ce verset qui déclare : "Qu'on ne trouve chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu, personne qui exerce le métier de devin, d'astrologue, d'augure, de magicien, d'enchanteur, personne qui consulte ceux qui évoquent les esprits ou disent la bonne aventure, personne qui interroge les morts.", fut intimement convaincue que dans la liste des interdits devait également figurer les radiesthésistes et les guérisseurs... et nous ne revîmes jamais mon oncle, oublié de tous, récupéré par un couple de pourris qui le dépossédèrent et lui firent connaître une fin de vie morne et sans affection.

Je pense si souvent à lui. Je suis persuadé que le fil n'est pas rompu entre nous deux. Très souvent je le sens près de moi, plusieurs fois par mois, alors que je ne l'avais vu qu'une dizaine de fois à peine dans mon enfance. Il m'arrive de lui parler, de lui dire combien je regrette de ne pas l'avoir connu étant adulte. Nous aurions tant eu à nous dire ! Nos centres d'intérêt sont si semblables... Tonton, je t'aime très fort et j'espère te revoir un jour, en un autre lieu, en un autre temps. Pardonne-nous notre ignorance.

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lucie srevat
lucie srevat :

Au début, j'allais te dire que cet écrit est sublime, une bande annonce d'un merveilleux film, tellement je ne lis pas ces jolies lignes, mais je vois ces belles images, j'imagine la scène de votre arrivée chez ce cher grand oncle.

Puis, vint la fin. Bien écrite elle aussi mais sur un ton plus morose, triste fin d'une vie. Alors là je ne peux plus dire que c'est une bande annonce que je viens de voir... mais un court métrage touchant.

Ce n'est pas un texte que j'ai lu, mais des images que j'y ai vu.

Ton oncle en aurait la larme à l'oeil...

Lolita Véda
Lolita Véda :

Encore un bel écrit Hector. Le fil n’est pas rompu. Ton grand-oncle est bien présent et peut-être qu’il te guide sans t’en rendre compte. Parle lui et surtout écoute le. C’est important.
Keneilded

rotvi
rotvi :

Cet écrit est un aboutissement littéraire magnifique dans sa progression. On dirait que tu y décrit ta vie. La description initiale, longue et détaillée fait jaillir de tes mots des images sublimes, des couleurs, des parfums (ta jeunesse);  la transition vers "la finitude" de cet oncle que tu aimes tant est époustouflante avec ce passage biblique (ton âge adulte et ce questionnement existentiel, cette prise de conscience), quant au dernier paragraphe dans lequel ton cœur semble s'ouvrir encore davantage est d'une incroyable pureté (la mort... et l'au delà?...). Véritable tour de force. Chapeau bas.

Hector
Hector :

@lucie srevat : Je parle peu d'amour dans mes écrits, sans doute par pudeur. Mais avec cette question du jour j'ai senti que je devais parler de la tendresse et de l'admiration que j'ai toujours eues pour mon oncle. C'était un homme qui vivait très simplement, mais d'une vivacité d'esprit, d'une intelligence et d'une culture qui m'ont tellement marqué ! Toute ma vie je me suis efforcé de lui ressembler, comme s'il était le père que je n'avais jamais eu. Comme lui je me suis intéressé à la botanique, aux thérapies naturelles, à la physique, aux animaux, au jardinage, au magnétisme, et j'en passe... Il est sans cesse présent dans mes pensées et je dis très souvent à ma famille que je suis "comme lui" :) C'est formidable, ces êtres humains bienveillants qui sans le vouloir modèlent toute votre existence de par leur philosophie de vie. Ce sont des guides précieux !
 
 

Hector
Hector :

@Lolita Véda : Non, le fil n'est pas rompu. Et comme tu le dis mon oncle me guide (je crois à la survivance de l'âme après la mort). Déjà de son vivant c'était un vrai pédagogue qui m'enseignait plein de choses :D Je suis sûr qu'à la fin de ma vie je le retrouverai. D'ici-là il me faut vivre ce que j'ai à vivre...
 
Pok ha keneilded, Lolita Véda ☼

Hector
Hector :

@rotvi : Chaque fois que je parle de choses qui m'ont profondément impacté j'ai tendance à être logorrhéique :D
 
Oui, cette "finitude" m'a tant de fois interpellé : comment les êtres qui rayonnent peuvent-ils finir de la sorte ? Comment ne bénéficient-ils pas d'un traitement de faveur dans leurs derniers jours, eux qui ont tant donné aux autres... Même si je ne suis pas impliqué dans son abandon en fin de vie, j'en souffre cruellement comme si j'avais été à sa place. C'est une empathie vide de sens car je n'ai pu l'accompagner d'aucun geste concret pour venir en aide à mon oncle (j'étais trop jeune pour faire quoi que ce soit). Mais voilà...
 
Merci pour tes mots, Rotvi
Merci pour vos mots à tous

Elisa01
Elisa01 :

Quel homme formidable cet oncle..quelle chance tu as eu de le connaître
Quelle chance il a que quelqu'un de sa famille se souvienne ainsi de lui, tant d'années après!
J'ai adoré ton écrit Hector

Hector
Hector :

@Elisa01 : J'ai eu la chance de le connaître, en effet. Il m'a appris à être curieux de tout sans préjugés.
Il doit être fier d'avoir laissé son empreinte ici-bas :)
 
Merci Elisa ☼ 

Lolita Véda
Lolita Véda :

@Hector : oui je pense effectivement que beaucoup nous attendent là-haut. Nous avons encore tant à apprendre d’eux !
Pok ha keneilded

colombine
colombine :

@Hector : Encore un écrit sublime, sensible et tellement émouvant. Ainsi que le dis Lolita, ton oncle n'est pas bien loin de toi. Alors, oui, tu le retrouveras de l'autre côté du voile, mais souviens-toi qu'il est près de toi, là, aujourd'hui, à l'instant même où tu lis ces lignes.
Demande lui de l'aide, il est présent aussi pour ça, pas que pour le souvenir que tu as de lui.
Puisque ton oncle avait le don de la radiesthésie, ne l'as-tu pas toi aussi ?  

Hector
Hector :

@Lolita Véda @colombine : Je suis content de voir que nous sommes nombreux à le penser. Pour en revenir au magnétisme, j'ai effectivement ce don. Mon oncle voulait me le transmettre mais ma mère s'y opposait. Au final... :)

colombine
colombine :

@Hector : A propos de ce don tu ne l'utilises pas ?

Lolita Véda
Lolita Véda :

@Hector : Au final, il n’est pas trop tard pour le développer. Il est en toi et avec l'âge (sans vouloir te vexer, bien sûr !!), il est possible qu’il se rappelle à ton bon souvenir !