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Derniers Adieux.

Date de l'évènement 08 Août 2012
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Depuis l'autre côté de la rue, Sophie se rongeait les ongles en contemplant les flammes qui s'élançaient à l'assaut du ciel nocturne. Le rayonnement de chaleur et le reflet de l'incendie donnaient à sa peau une teinte rougeaude dont elle ne se souciait pas plus que de la fumée âcre qui lui arrachait des quintes de toux et lui brouillait la vue. Ou peut-être étaient-ce des larmes... Il y avait trop longtemps que Fabien ne revenait toujours pas. Seuls le crépitement de la combustion et, parfois, l'effondrement d'un pan de mur troublaient le silence. Malgré la désertion de la zone industrielle en cette heure tardive, des témoins ne tarderaient pas à remarquer la lueur et les pompiers à venir mais, indifférente au risque d'être découverte là, la jeune femme conservait les yeux rivés sur ce qui restait de l'entrepôt principal.
Elle tressaillit brusquement en croyant apercevoir une silhouette sombre se détacher dans le brasier à la faveur d'une accalmie. L'instant d'après, le flamboiement qui avait repris de plus belle lui dissimulait de nouveau les ruines ardentes, sans suffire à balayer la certitude qu'elle n'avait pas rêvé. Il ne fallut pas plus de quelques secondes avant que Fabien émergeât de la fournaise, nimbé d'un halo incandescent, titubant, mais vivant. Sophie s'élança vers lui tandis qu'il éteignait d'un geste négligeant quelques flammèches qui s'attardaient sur ses vêtements. Arrivée à proximité, elle constata à quel point il avait souffert du feu : tout le tiers gauche de son visage, du front à la joue, n'était plus qu'une gigantesque escarre calcinée où un charbon faisait office d'œil.


Ses vêtements avaient à de nombreux endroits brûlé pour laisser apparent le métal de l'armure sous-jacente, tordu et noirci. La douleur devait atteindre l'intolérable; pourtant, le vampire souriait avec émotion en regardant sa compagne.
Il resta immobile le temps de laisser la régénération faire son œuvre, retenant Sophie par les épaules pour l'empêcher de se blottir contre lui, puis, enfin, il l'attira à lui et l'étreignit de toute la tendresse du monde. Seuls sa pâleur plus marquée que d'ordinaire et le délabrement de ses habits attestaient l'épreuve qu'il venait de traverser.
« C'est fini... murmura-t-il. Cette fois, tout est bel et bien fini. Le Commandeur est mort dans cet incendie, je suis redevenu Fabien de Montargy... »
Comme pour illustrer ses propos, il détacha le plastron arborant autrefois fièrement son blason et le lança au cœur du foyer. Les flammes, complices, se refermèrent avidement sur la pièce de métal pour la faire disparaître dans leur enfer igné. Le regard de Sophie s'abîma un instant à sa suite puis, brusquement, ses genoux se dérobèrent et elle s'abandonna en sanglotant dans les bras de son compagnon.
« Tant de morts, tant de morts, est-ce que ça finira vraiment un jour? Est-ce que tu es sûr qu'il ne reste pas des alliés de Hessren qui vont se lancer à notre poursuite? Ou qui se défouleront sur les Chevaliers ou même sur des gens au hasard?
– Chhht, Princesse... » Fabien lui embrassa délicatement les cheveux. « Si certains étaient absents, ils auront peur en apprenant ce qui s'est passé, et le temps qu'ils se ressaisissent mes Émissaires seront là pour les arrêter.
Tout ira bien, maintenant. C'est fini. »
Il se tut, sourcils froncés.
« Viens, j'entends une voiture, il ne faut pas rester là. »
Elle acquiesça en silence et s'apprêtait à le suivre quand il se ravisa.
« C'est Benjamin Pébron, mon serviteur au château, je reconnais le bruit du moteur. Je me demande pourquoi il a suivi Hessren; c'est un faible, mais pas un mauvais bougre. Même s'il a essayé de te tuer, je pense qu'il peut encore s'amender. Va te cacher là-bas, d'accord? J'aimerais avoir le fin mot de l'histoire. »
Fabien, qui s'était lui aussi dissimulé hors de vue, n'eut pas longtemps à attendre avant d'apercevoir le jeune vampire qui tentait d'approcher discrètement. Il décida de sortir à découvert pour le surprendre.
« Benjamin... Si tu cherches Hessren, je crains qu'il ne puisse plus guère te répondre, lâcha-t-il en désignant d'un geste emphatique le quartier général qui se consumait consciencieusement.
– Commandeur! s'exclama l'autre, se laissant tomber à genoux devant lui. Tout le monde vous croyait mort!
– Eh bien, sourit Fabien, à l'évidence je ne le suis pas. Mais quoi que tu sois venu chercher ici, il est trop tard.
– Pardon, Commandeur, je ne voulais pas vous trahir! Au début, j'ai cru Philippe, je croyais vraiment que vous lui aviez donné carte blanche, et quand j'ai compris qu'il agissait dans votre dos... Quand j'ai compris, reprit-il d'une voix sourde, il a fait enlever ma femme et mon fils pour que je ne puisse rien faire, et quand les chasseurs vous ont eu il s'est arrangé pour éloigner votre Émissaire et pour interdire toute tentative d'aller vous sauver...

– Est-ce la raison pour laquelle tu es venu? Implorer Hessren de libérer les tiens? Il n'y avait pas de mortels ici.
– Non, ils sont morts, j'ai senti le lien se briser et deux nuits après Philippe m'a rendu leurs corps, il n'avait plus besoin d'otages... Vous pouvez me tuer, Commandeur, j'accepte votre châtiment. »
Fabien posa doucement la main sur l'épaule du malheureux agité de sanglots secs.
« Relève-toi, Benjamin. Tu as fait ce que tu as pu, même si Hessren ne t'aurait jamais rendu les tiens sains et saufs. »
Le jeune vampire releva un visage hagard et se remit péniblement sur ses pieds.
« Merci, Commandeur... » Il tourna le regard vers l'incendie et reprit : « Depuis la mort d'Aurélie et Alexandre je ne vis plus que pour les venger, et nuit après nuit je viens dans l'espoir de tuer Philippe. Mais je n'aurais jamais réussi. Vous seul pouviez accomplir une chose pareille. »
Son aîné rit avec bienveillance.
« Non, sans doute pas moi seul, mais disons que j'ai une certaine expérience en la matière. Va, maintenant, et puisses-tu apprendre à vivre avec ces souvenirs. Je ne te demande qu'une chose, quoi que tu décides pour l'avenir : ne dévoile jamais que tu m'as vu ici vivant ce soir.
– Mais, pourquoi? demanda Benjamin, stupéfait. Vous n'allez pas retourner au château?
– Non, j'ai commis trop d'erreurs et il est plus que temps pour moi de céder la place.
– Cette chasseuse, cette femme, vous l'aimez vraiment, n'est-ce pas? »
Fabien se contenta pour toute réponse de sourire et de passer son bras autour des épaules de Sophie, qui s'était approchée sur la fin de la discussion.
« Au revoir, Commandeur. Bonne chance à tous les deux.
– Adieu, Benjamin, répondit-il avant d'ajouter à mi-voix : et puisse la perte de ceux qui t'étaient chers ne pas t'empêcher de chérir à nouveau. »
Le couple le regarda en silence s'éloigner avant de repartir en direction de leur voiture.
« Comment es-tu venue? s'enquit le vampire.
– En taxi; il a dû se demander ce que je venais faire là... Ce Benjamin, ses proches étaient humains?
– Oui, pourquoi sembles-tu si surprise? Ce n'est pas si rare, surtout chez les jeunes vampires que le temps n'a pas encore privés de leur famille mortelle.
– Mais comment réagissent ces gens face à une telle transformation?
– Aussi différemment qu'il y a de cas particuliers. Les mortels ont autant que les vampires le droit de réagir en individus libres de leurs choix. Et toi aussi, Sophie, tu dois décider pour toi-même.
– Qu'est-ce qui se passe? Pourquoi est-ce que tu me regardes comme ça? Tu as l'air... si triste, tout d'un coup...
– Il y a quelque chose que je voulais te dire depuis longtemps... Je t'aime, Sophie, je t'aime depuis que j'ai compris que malgré tout ce que tu avais vécu, malgré tout le mal que je t'avais fait, tu restais incapable de nous haïr.


Je sais que tu le sais, mais te rends-tu compte que je ne te l'avais encore jamais dit explicitement? Je t'aime, Princesse, et je te demande pardon de t'avoir fait tant souffrir...
– Fabien, je t'ai déjà pardonné... Mais il y a autre chose, n'est-ce pas? insista-t-elle. Je le lis dans tes yeux.
– Sophie... Nous ne pouvons pas vivre ensemble. Nos chemins doivent se séparer, alors mieux vaut que ce soit ce soir.
– Non!
– Tu le sais bien au fond de toi, pourtant. Tu t'étiolerais à devoir suivre mon rythme nocturne. Tu souffrirais de devoir fuir et te cacher ta vie durant. Tu ne supporterais pas la complicité que je t'imposerais chaque fois que j'irais me nourrir. Et un jour viendrait où tu voudrais des enfants que je ne pourrais te donner. Mes sentiments font de moi un être humain, Sophie, mais mon existence est indubitablement celle d'un vampire.
– Et alors? La famille de Benjamin y arrivait bien. Je m'habituerai!
– Ils sont morts! Je ne veux pas qu'il t'arrive la même chose, Princesse, j'ai trop d'ennemis...
– Je prends le risque.
– Et quand bien même, tu as été élevée comme une chasseuse, tu ne peux pas le nier. Tu as compris que nous n'étions pas les monstres que tu imaginais, tu es désemparée et pour l'instant, tes sentiments obnubilent ta réflexion, mais à la longue? Combien de temps avant que tu ne finisses par me détester? Malgré mon amour pour toi, malgré ma profonde admiration pour l'humanité, malgré tous mes efforts pour protéger les innocents, je reste un meurtrier qui tue sans remords.


Je ne connais aucun moyen crédible de survivre sans laisser derrière moi un monceau de cadavres. Ma nature de vampire fait de moi un assassin, Sophie! Peux-tu vraiment l'accepter après avoir consacré tant d'années de ta vie à nous pourchasser?
– Je... ne sais pas... Mais je sais que ça ne m'empêche pas de t'aimer, et je sais aussi que tu étais prêt à te sacrifier pour sauver les Chevaliers alors qu'ils venaient de te torturer. Tu te sentais responsable de leur sécurité, après ce qu'ils t'avaient fait! Quel être humain pourrait en dire autant?
– Alors je préfère que tu conserves de moi ce souvenir-là plutôt que de me voir semaine après semaine revenir avec du sang sur les lèvres, en sachant comment j'ai dû me le procurer. Il est encore temps pour toi de faire demi-tour. Retourne chez les chasseurs, dis-leur que je t'ai forcée à me suivre, ils te croiront. » Voyant que ses arguments commençaient à porter, il poursuivit : « Tu es jeune, Sophie, profite des décennies qu'il te reste pour mener enfin une vie normale, loin de cette maudite guerre! »
La jeune femme hésita longuement. En théorie, il n'avait pas tort, mais elle souffrait tant rien qu'à la perspective de ne jamais le revoir! Il était vrai qu'elle aurait bien apprécié quelques jours pour faire le point, mais s'il ne revenait pas...
« Et toi? Qu'est-ce que tu vas devenir si tu ne veux plus être Commandeur?
– Ma place est avec les vampires comme la tienne est avec les mortels. Ce ne sont pas les occupations qui manquent en-dehors de la résistance contre les chasseurs : découvrir tout ce que j'ignore encore du monde moderne, voyager comme le faisaient les miens autrefois...
Qui sait? Je trouverai toujours. »
L'idée traversa l'esprit de Sophie qu'il ne reviendrait pas à elle, mais qu'il ne pouvait que continuer à veiller sur elle à son insu. Alors, il restait une chance de le faire changer d'avis plus tard, quand elle-même aurait remis de l'ordre dans le chaos de ses pensées... Elle se jeta à son cou pour l'embrasser.
« Fabien, je ne sais plus ce que je dois faire...
– Prends le temps, Princesse, et les choses s'apaiseront d'elles-mêmes.
– Mais je me sens tellement perdue!
– Justement, c'est bien la raison pour laquelle je ne veux pas t'entraîner à ma suite; quand tu pourras envisager la situation avec davantage de sérénité, tu seras heureuse de ne pas avoir condamné ton avenir en venant avec moi. »
Elle hocha lentement la tête d'un geste peu assuré.
« Prends la voiture, reprit-il, il me reste largement assez de nuit pour rejoindre une de mes cachettes.
– Non, je préfère marcher, je crois que j'ai besoin de prendre l'air.
– D'accord, mais je te laisse quand même les clefs. Adieu, Sophie...
– Mon amour... »
Après un dernier baiser qui sembla ne jamais vouloir se terminer, la jeune femme se résigna à abandonner le vampire, se retournant juste une fois pour le regarder de loin. Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût disparu, avant de quitter les lieux à son tour.
Non, pas adieu, songea farouchement Sophie. Pas adieu!
                                 FIN....











Journal intime de Moi.Cheyenne Moi.Cheyenne • le 08 Août 2012 à 22h24 (France, GMT+1) • lu 102 fois

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